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Planting new Mbari's

CC STROMBEEK 2021 Obi Okigbo lowres 008

En septembre, CC Strombeek présente 3 expositions sur le dessin. Les artistes An Roovers, Obi Okigbo et Nel Maertens façonnent chacun le médium à leur manière. Les expositions sont présentées dans le cadre de la Brussels Drawing Week (14 -19 septembre), au cours de laquelle une quarantaine d'institutions culturelles bruxelloises et des alentours mettent le dessin contemporain à l’honneur.

La bruxelloise Obi Okigbo (1964, Ibadan, Nigeria) définit son travail comme un exercice autobiographique ancré dans son identité multiple. Elle trouve son inspiration dans tous les aspects de la vie – les croyances, le comportement, les valeurs culturelles et esthétiques font partie de son riche cadre de référence. L'artiste a grandi entourée de l'héritage poétique de son père, le célèbre poète et intellectuel Christopher Okigbo. CC Strombeek présente une sélection de l'univers caché d'Okigbo : une sélection de dessins à l'encre de Chine, de peintures à l'huile et de collages sont présentés pour la première fois en Belgique.

“I became increasingly fascinated by our belief systems – the art and architecture left behind as silent witnesses of humanity’s aspirations. My horizons widened as I became acquainted with Mbari art and ideology in Owerri, Igbo-Ukwu sculpture, the poetry of Hafez & Rumi (from the 13th century), the writings of Joseph Campbell, Coptic art, ancient Khemet philosophy, Gilgamesh, the Mahabharata, and Yoruba art. All these left indelible imprints on my world of imagination (…)” – Obi Okigbo

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Conversation entre Obi Okigbo et Charlotte Crevits:

Vous avez une formation en architecture. Vous avez fait vos études à l’Oxford Brookes University, avant un troisième cycle à l’Architectural Association de Londres. Cette formation, axée sur la spatialité, trouve-t-elle un écho dans votre travail d’artiste visuelle ?

Ma formation en architecture est le fondement de ma pratique artistique. Ma première incursion dans les arts, intitulée Casa Dolce Casa (réalisée pour une exposition collective en 2001), était une « déconstruction » des dessins issus de mon mémoire de maîtrise à l’Architectural Association. Les collages retravaillés s’apparentent à des cartes archéologiques dont les couches montrent le temps qui passe, le mouvement, les traces et les empreintes. Cette technique de « superposition » est récurrente dans mon travail. C’est en m’appuyant sur cette compréhension fondamentalement architecturale du monde que j’ai commencé à me tourner vers un mode d’expression plus conceptuel à travers la peinture et l’écriture.

La narration et la transmission des récits sont essentielles dans votre travail. Vous utilisez souvent des concepts tels que la transcendance, la guérison et la mémoire collective pour décrire votre travail. Vous faites fréquemment référence aux traditions et à la mythologie des Igbo, vos ancêtres nigérians. En 2005, vous avez créé la Christopher Okigbo Foundation, chargée d’étudier et de préserver l’héritage de votre père. Christopher Okigbo (1932-1967), mort en luttant pour l’indépendance du Biafra, est aujourd’hui reconnu comme l’un des plus grands écrivains modernistes africains du XXe siècle. Quel impact cet héritage exceptionnel a-t-il eu sur vous ?

Ma fascination pour la narration remonte au début de ma carrière d’artiste, en 2002, lorsque j’ai entrepris de travailler sur une série de peintures à l’huile en dialogue avec la poésie de mon père, Christopher Okigbo. Ce passage a jeté les bases et a défini les thèmes de mon travail actuel. Sa poésie, imprégnée de son héritage igbo et catholique, a ravivé mon amour profond pour les fables et les récits épiques. J’ai été de plus en plus attirée par les histoires qui se cachent derrière les systèmes de croyances, témoins silencieux des aspirations de l’humanité. Cette passion s’est transformée en un processus de juxtaposition d’archétypes issus de diverses cultures et époques, mes expériences personnelles tissant de nouveaux récits basés sur le plus ancien de tous : le cycle éternel de la naissance, de la mort et de la résurrection.

L’exposition comprend également plusieurs dessins et croquis qui font partie d’un projet très spécial actuellement en cours : une réinterprétation grandeur nature du célèbre Agneau mystique des frères Van Eyck. Au total, vous avez déjà réalisé 300 portraits de protagonistes couvrant 3 000 ans d’histoire (et d’Histoire) africaine. Pouvez-vous expliquer l’urgence de la création de cette œuvre ?

Après avoir créé la fondation, j’ai pris conscience de l’importance de célébrer et de sauvegarder le patrimoine intellectuel relatif à l’histoire de l’Afrique : tout le monde a besoin de quelqu’un à qui s’identifier. Qui sont nos héros ? Les énormes contre-vérités et omissions dans l’histoire du continent africain m’ont fait prendre conscience de l’urgence de collecter, d’archiver et de raconter nos propres histoires. En tant qu’artiste, je ressens au plus profond de moi la responsabilité de transmettre cet héritage à la génération suivante. En 2008, j’ai commencé une série de portraits d’icônes (philosophes, poètes, rois, reines, musiciens, astronomes, saints...) à l’encre de Chine, en guise de témoignage de ce répertoire nouveau et dynamique. Cette démarche a débouché sur Mystic Lamb : une réinterprétation de l’Agneau mystique de Jan et Hubert Van Eyck.

Depuis mon arrivée en Belgique en 1994, j’ai toujours été en admiration devant les premiers primitifs flamands. N’ayant jamais appris officiellement la peinture, mon approche a été celle d’une apprentie qui se tourne vers ces mêmes maîtres pour apprendre tout ce que je sais du métier (technique, composition, lumière, ombre, perfection). À l’instar de l’Agneau mystique original, cette œuvre est perçue comme une offrande, une œuvre de dévotion dédiée à « ceux qui ont ouvert la voie » pour que nous puissions briller.

Une grande partie de votre travail est autobiographique, greffée sur votre identité multiple de femme africaine/nigériane/igbo/ebira/britannique/belge. Cette contemplation intérieure se manifeste souvent sous la forme de la figure féminine. Un autoportrait de jeunesse, Narcissus (2008), occupe une place prépondérante dans votre exposition au centre culturel de Strombeek. Votre travail comporte-t-il également une dimension féministe ?

L’œuvre Narcissus est une représentation symbolique de l’auto-interrogation vis-à-vis de cette position d’introspection. Comme vous l’avez mentionné, la plupart de mes œuvres revêtent une dimension personnelle et la figure féminine est presque toujours prédominante dans mes compositions. J’ai été entourée de femmes formidables dès l’enfance. Leur influence a façonné ma vie et ma vision de la vie en tant que femme dans la société actuelle. J’admire l’esprit courageux, passionné et militant de femmes telles que Funmilayo Ransome-Kuti, Audre Lorde, Wangechi Mutu, Yaa Asantewaa, Seh-Dong-Hong-Beh, présentées dans l’installation Mystic Lamb exposée ici.

L’utilisation de l’encre de Chine sur le papier et le lin est très typique. Elle imprègne votre travail d’une grande sensibilité, d’une forme intense de fragilité et de spiritualité. En 2008, vous avez déclaré que les peintures à l’encre d’Ohwon Jang Seung-Ub (1843-97) vous servaient de précieuse source d’inspiration. L’utilisation de l’eau et de l’encre génère une forte impression de non-contrôle, de hasard. Pouvez-vous expliquer l’importance de cette matière liquide ? En quoi crée-t-elle du sens/contenu ?

Jusqu’en 2008, je travaillais la peinture à l’huile et je me concentrais davantage sur l’utilisation de la couleur pour évoquer certaines émotions. À cette époque, j’ai commencé à pratiquer le tai-chi, le qi gong et la calligraphie, une extension de l’exercice de respiration. En tant qu’artisane, je cherchais des moyens de perfectionner mon savoir-faire. Lorsque j’ai découvert le travail d’Oh-won, j’ai été frappée par la magie du processus proprement dit ; l’alchimie de l’encre noire indélébile, du coup de pinceau et de l’eau sur le papier absorbant qui prenait forme dans son œuvre. Chaque marque est permanente, intentionnelle, ce qui requiert une concentration singulière. Combinée à la réaction aléatoire produite par les dilutions intuitives de l’eau (taches d’encre), cette méthode offre une infinité de possibilités qui confèrent à la peinture une dimension intemporelle, où le passé, le présent et le futur coexistent sur un même plan.

Vos sources d’inspiration sont riches, allant de la littérature à la musique, en passant par les traditions anciennes, l’humanité et les valeurs éthiques. Vous faites souvent référence à l’art iconographique religieux (peintures de la Renaissance, sculptures igbo-ukwu, fresques coptes, poésie soufie, hiéroglyphes Kemet, pour n’en citer que quelques exemples). Dans votre tableau Primavera - Mbari (2010), vous faites délibérément référence au célèbre tableau Le Printemps de Botticelli. Peut-on y voir une réinterprétation critique ?

Au fil du temps, mes horizons se sont élargis et j’ai découvert les différentes cultures que vous avez mentionnées. Elles ont laissé une impression durable dans mon imaginaire. C’est le cas du chef-d’œuvre Le Printemps de Sandro Botticelli. Sa signification a fait l’objet de multiples théories, mais une interprétation commune considère le tableau comme « une allégorie mythologique élaborée de la fertilité naissante du monde ». Mes recherches sur l’art des maisons Mbari m’ont permis d’instaurer un dialogue entre la mythologie classique et l’art igbo ancien, entre le maître et l’apprentie.

Dans votre titre, vous faites référence à l’art et à l’idéologie du Mbari. Que cherchez-vous à transmettre au spectateur ?

Le Mbari est une forme d’art visuel pratiquée par le peuple owerri-igbo, dans le sud-est du Nigeria. Il s’agit d’une maison sacrée construite dans le cadre d’un rite propitiatoire. Ces grands abris carrés à plan ouvert contiennent des figures peintes en grandeur nature, sculptées dans la boue afin d’apaiser les Alusi (divinités) et Ala, la déesse de la Terre, ainsi que d’autres divinités du tonnerre et de l’eau, des fonctionnaires, des artisans, des créatures légendaires et des ancêtres qui composent le panthéon de la cosmologie igbo.

Bien que la fabrication des maisons Mbari ait nécessité des années de savoir-faire et d’efforts, une fois la maison terminée, un rituel y était accompli, puis la maison était laissée à l’abandon et se décomposait dans les éléments au fil du temps. Après sa disparition complète, la génération suivante était appelée par la divinité à ériger une nouvelle maison Mbari. C’est cette notion de guérison rituelle, de transmission et de transformation par chaque nouveau « passage initiatique » que j’ai tenté d’évoquer dans mon travail.

Chinua Achebe, célèbre romancier et théoricien de la littérature nigérian : « Le Mbari célébrait, à travers l’art, le monde et la vie qu’il abrite. Il était exécuté par la communauté sur ordre de la divinité dominante, généralement la déesse de la Terre, Ala, qui combinait deux rôles formidables au panthéon igbo : source de créativité dans le monde et gardienne de l’ordre moral dans la société humaine. »

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Vues de l'installation par Kristien Daem.